à chacun son Saint-Jacques

Souvent, on interroge le marcheur au long cours afin de connaître ce qui l’a poussé à entreprendre un tel projet. Pourquoi quitter le confort de sa maison? Pourquoi s’éloigner de ses proches? Pourquoi se mettre en difficulté? Certains répondent qu’ils cherchent un sens à leur existence et espèrent trouver une réponse par la méditation qu’ils pratiquent sur les chemins. D’autres espèrent faire des rencontres, écouter les autres et partager avec eux de bons moments. D’autres encore cherchent la solitude et la communion avec la nature. Certains ont des motivations beaucoup plus singulières.

une rencontre insolite

Le petit crachin du matin a vite laissé place au soleil qui réchauffe les innombrables blocs calcaires qui parsèment le plateau du causse de Blandas.
Je m’apprête à quitter avec regret ce paysage singulier. Avant de m’engager sur le sentier abrupt qui mène à la petite ville du Vigan, je m’accorde une halte au pied de l’église de Montdardier. Pour les randonneurs, l’église, généralement adossée au cimetière, est une bénédiction. Après le terrain de football, c’est l’espace public qui offre le plus de services au marcheur. Il y trouve un banc pour reposer ses jambes, de l’ombre pour rafraîchir son corps en période de forte chaleur, un toit pour se protéger de la pluie, des sanitaires et un robinet pour faire un brin de toilette ou remplir sa gourde. Adossé à un arbre, mon frugal repas achevé, je somnole.

“Buen Camino”

Au loin, surgissant tel un personnage sorti d’une case de bande dessinée, un berger au physique d’athlète portant sac sur le dos et armé d’un long bâton de marche s’approche de moi. Je sors de mes rêves et me lève pour l’accueillir. « Buen Camino », s’écrie-t-il avec un large sourire avant de poser son sac à terre. Mon nouveau compagnon s’appelle Tom. Je lui donne trente cinq ans. Un gars du nord, belge de Flandre précise-t-il. Par chance, il parle couramment français. Sur des chemins plus fréquentés, la discussion aurait tourné court ; mais dans ce contexte particulier, une rencontre entre deux randonneurs est si rare qu’elle est un moment fort. En trois semaines, je n’ai croisé aucun autre marcheur. La discussion va bon train. Entre nous, le courant passe car nos expériences respectives nous rapprochent. Facile de se comprendre quand on partage le même quotidien.
Tom a quitté Strasbourg en avril alors qu’il neigeait encore dans les Vosges et le Jura. Il est accompagné de H., un jeune homme de dix-huit ans qui nous rejoint un quart d’heure plus tard. Ils marchent ensemble depuis le départ. Je comprends à demi-mot que le jeune homme participe à un programme de ré-insertion sociale. Je pense à l’association Seuil fondée par Bernard Ollivier peu avant son départ sur la route de la Soie. H a été séduit par la proposition de Tom et s’est fort bien accommodé des conditions spartiates de leur périple. Leurs moyens financiers sont limités, ils sont contraints de bivouaquer fréquemment et s’offrent occasionnellement le camping lorsqu’ils ont besoin de confort. H. a d’autant plus de mérite qu’il ne parle pas un mot de français. C’est un véritable parcours initiatique pour lui. D’un commun accord, à plusieurs reprises, Tom et H. ont décidé de se séparer durant quelques jours, chacun cheminant à son rythme. Ils s’étaient donnés rendez-vous à des points particuliers pour se retrouver. H. a su se dépasser pour avancer, demander son chemin et se ravitailler seul. « Jamais il ne se plaint », me certifie Tom.

en route pour Saint-Girons!

Tom m’explique son projet. Il doit atteindre Saint-Girons dans l’Ariège au plus tard le vingt juillet. Il rejoint la communauté de familles qui depuis les années soixante dix viennent expérimenter de nouveaux modes d’existence, de travail, d’habitat et de consommation dans les montagnes ariégeoises. Il ne partage plus les valeurs de la société contemporaine et son consumérisme. Tom est enthousiaste, il a hâte de s’installer. Car Tom a un objectif : refaire son existence en Ariège avec sa compagne. Ce long parcours à pied a un sens particulier pour lui que nul autre ne peut comprendre. Il a quitté son domicile en Belgique et rejoint Saint-Girons grâce à sa force de caractère et celle de ses mollets.

« Je veux me prouver que je suis capable d’aller jusqu’au bout malgré la difficulté de cette marche. Souvent lorsque je marche en silence pendant des heures, je pense à mes projets, à mon avenir. Si je parviens à Saint-Girons, alors je sais que je serai aussi capable de construire ma nouvelle vie. »

Car Tom n’est pas un marcheur comme les autres. Lorsqu’il aura terminé son périple, il ne se posera pas la question du retour au domicile. Il aura atteint son nouveau foyer, sa ferme près de Saint-Girons dont il a récemment fait l’acquisition après avoir liquidé ses biens en Belgique. Car Tom déménage!
A chacun son Saint-Jacques!